La Suisse, une patrie de la BD qui s’ignore

A Carouge, un hôtel est entièrement dédié à la BD.
A Carouge, un hôtel est entièrement dédié à la BD. - DR

Hormis le fait d’être les voisins de ces arrogants de Français, les Suisses et les Belges ont au moins deux points communs : le chocolat et… la bande dessinée ! Si la Belgique est reconnue comme la patrie de la BD, la relation qu’entretiennent les Helvètes avec le neuvième art est moins connue. Et pourtant ! Le père de la BD est Suisse puisqu’il s’agit du Genevois Rodolphe Töpffer. Cela nous ramène près de 200 ans en arrière.

Photo Andreas Praefcke

Dans les années 1830, l’artiste écrivait et dessinait frénétiquement en mêlant les deux pour raconter des histoires. À l’époque évidemment, on ne parle pas de bande dessinée mais de littérature ou histoires ʺen estampesʺ. À sa mort, en 1846, sept albums d’histoires en images ont vu le jour des mains du précurseur. « Les dessins, sans le texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman », expliquait le génie qui a aujourd’hui donné son nom à un prix qui récompense, chaque année, à Genève, des auteurs de BD connus ou en devenir.

De là à dire que la Suisse est enfin (re)devenue la patrie de la BD ? « Patrie de la BD, c’est beaucoup dire, souligne Philippe Chappuis, alias Zep. Rodolphe Töpffer a été à l’origine de la BD au XIXe siècle mais il n’y a plus rien eu ensuite pendant plus de cent ans. Et jusqu’à il y a peu, on avait très peu communiqué sur cette origine suisse. Aujourd’hui, il y a un projet de musée à Genève. »

Un hôtel entièrement dédié à la BD à Carouge

Longtemps oubliée par les Suisses eux-mêmes, cette paternité est effectivement peu à peu revendiquée par le canton de Genève. Mieux vaut tard que jamais. Ces dernières années, plusieurs faits permettent de constater ce frémissement culturel. En septembre 2017, une formation unique en Suisse a ouvert ses portes : l’école supérieure de bande dessinée de Genève, dispensée sur deux ans. Quelques mois plus tard, en février 2018, le premier hôtel dédié à la BD a ouvert ses portes à Carouge, avec la participation artistique de sept auteurs genevois.

Sur les murs de l’entrée, Titeuf côtoie notamment Yakari, né grâce au talent de Derib, sous le regard médusé de Rodolphe Töpffer. Les 119 chambres ont, elles, été décorées par Zep, Albertine, Exem, Tirabosco (à l’origine de l’école supérieure de BD), Wazem, Buche et Peeters. Cela reflète là la volonté de l’administrateur de l’hôtel, Arthur Anthamatten, « de créer à Genève un lieu permanent autour de Rodolphe Töpffer, le père de la BD, et ses héritiers », comme il l’expliquait à l’époque à la Tribune de Genève.

Le papa de Titeuf n’a appris que sur le tard l’existence et l’importance de Töpffer dans le neuvième art. « Moi, je suis un enfant de la BD belge, j’ai découvert cette filiation avec Töpffer tardivement puisque j’ai eu connaissance de son travail à 25 ans alors que j’avais déjà fait paraître plusieurs albums. » Ce qui résume le manque d’entrain suisse et genevois pour mettre en avant cette facette de l’histoire helvétique. « C’est dommage car d’Angoulême à Bruxelles en passant par la Corée du Sud ou les Etats-Unis, on parle de ce lien entre la Suisse et la BD », complète Zep.

« Dans les années 1980, on n’aurait jamais imaginé un musée de la BD à Genève »

L’auteur, qui a vendu des millions et des millions d’albums, est, lui, venu à la BD le plus naturellement du monde. « J’ai même appris à lire avec les bandes dessinées et j’ai eu envie d’en faire car j’ai toujours pensé que c’était la manière la plus populaire pour raconter une histoire. Je lisais beaucoup de BD et c’était quelque chose de partagé dans ma famille. On lisait volontiers de la BD, c’était une littérature normalisée. »

Aujourd’hui, à travers son art, c’est le sexe que l’auteur normalise alors que 2020 a vu la réédition de son mythique ʺGuide du zizi sexuelʺ où Titeuf et ses amis permettent à leur lectorat de s’amuser sur fond d’éducation sexuelle. « C’est un livre qui a toujours eu beaucoup de succès et un vrai rôle à jouer. C’était bien de faire une mise à jour car il date de presque vingt ans et beaucoup de choses ont changé depuis. Pourtant, quand on a démarré, il y avait beaucoup de détracteurs, juste parce qu’il y avait le mot ʺsexuelʺ dans le titre. »

Finalement, cet opus a pris son temps mais a trouvé sa place au pays de la BD qui s’est longtemps ignoré. « À mon époque, c’était encore considéré comme un sous-genre la BD. Dans les années 1980, on n’aurait jamais imaginé un musée de la BD à Genève. Maintenant, Titeuf a même sa statue ! », sourit Zep. Elle trône dans la cour de récréation d’une école de Carouge depuis juin 2019. Signe que les temps changent.

Cœur de rockeur

Encore aujourd’hui, Philippe Chappuis écoute beaucoup Led Zeppelin.

C’est de ce groupe mythique qu’il tient son pseudo, Zep, passé à la postérité comme étant le papa de Titeuf. « À l’école, je dessinais dans un petit journal avec des copains. On l’avait nommé Zep car on était fan du groupe. Je me suis vite retrouvé tout seul à faire ce journal alors on m’appelait Zep. » Voilà pour la petite histoire dans la grande…