Pays de Gex / Suisse : des familles séparées par la frontière…

Elisabeth Meylan se languit de son petit-fils.
Elisabeth Meylan se languit de son petit-fils.

Solange Alonso, 83 ans, habite à Ornex depuis 32 ans avec son mari, c’est la première fois qu’elle est témoin de la fermeture des frontières et mesure l’impact sur son quotidien.

« Tout le confinement était une surprise, et je comprends, mais notre vie est tellement liée à la Suisse, explique-t-elle. Ma fille et sa famille habitent à Céligny (commune en Suisse, Ndlr), j’allais la voir ou elle venait au moins une fois par semaine. Le fait d’être séparée des amis, des proches, c’est un peu angoissant. »

Pour Kirsi Beaumond, 27 ans, résidant à Genève mais dont les parents et la grand-mère habitent à Sauverny, le plus « inquiétant » est de réaliser que cela « se complique pour se voir et surtout pour se voir en cas d’urgence ».

Réalisation de la frontière

Des blocs de béton, installés mi-mars aux frontières gessiennes, ont fait prendre conscience de cette ligne invisible, pourtant bien réelle, qui sépare les deux pays.

« C’est la première fois que je vois, en tout cas dans mon village, la frontière physique qui est apparue », déclare la Sauvernienne, habituée à passer d’un côté à l’autre sans s’en rendre compte.

Les frontières pédestres du côté d’Ornex et Ferney-Voltaire ont aussi eu le droit à leur lot de ciment.

Elisabeth Meylan, 68 ans, témoigne : « C’était une surprise de voir la dramaturgie de ces blocs de béton, ça fait violent, ça me fait penser au mur de Berlin, les gens qui se faisaient des coucous par-dessus le mur. »

Cette jeune grand-mère n’avait jamais imaginé vivre une telle situation, elle se retrouve elle aussi séparée de sa fille et de son petit-fils de trois ans qu’elle garde habituellement une fois par semaine.

« Ça fait à peu près deux mois que je ne l’ai pas vu. C’était une relation très intime car depuis son premier jour je le garde et là c’est dur », explique-t-elle.

La technologie en soutien

Pour recréer du lien avec le petit garçon, elle met chaque jour en scène « des petits sketchs » qu’elle filme et lui envoie.

« Il adore ça », se réjouit-elle.

Antonella Bellaton, 26 ans, est séparée de sa famille qui habite à Prévessin-Moëns. Elle maintient elle aussi un « cocon familial  » à travers des appels vidéos, mais a conscience que cette chance n’est pas donnée à tout le monde.

« On n’est pas tous logés à la même enseigne malheureusement, il y en a qui sont privilégiés et d’autres pas. Il faut penser à tous ces gens qui n’ont pas ce confort  », insiste la Prévessinoise.

Un point sur lequel les personnes contactées s’accordent unanimement est que la première chose qu’elles feront une fois l’accès aux frontières rétabli sera d’aller passer du temps en famille.

Rendez-vous à la frontière ?

Le service communication de la préfecture de l’Ain explique que «  le droit commun permet une petite balade d’une heure à un kilomètre maximum et avec les gens du foyer  », ce qui n’interdit pas de saluer les gens croisés en chemin, mais « il ne s’agit absolument pas d’aller se regrouper dans un lieu public, dans un champ ou ce genre de choses. »

Les personnes se retrouvant aux frontières du Pays de Gex pour passer du temps avec des personnes en Suisse (même sans traverser) risquent donc une amende de 135 euros par personne, mais surtout elles « se mettront en danger et risqueraient de propager le virus ».

Ils ont choisi de se retrouver malgré le risque

Zsuzsa Makadi

Etre séparé d’un membre de sa famille peut être difficile à supporter pendant le confinement. Certains sont donc tentés d’enfreindre les règles.

C’est le cas de M.*, une mère de famille dans la cinquantaine vivant seule. Après trois semaines de respect du confinement chacun de leur côté, son fils et elle décident qu’il passera la frontière pour venir la voir dans le Pays de Gex.

Le manque, l’absence de date de déconfinement, ajouté à la frustration de voir que chez le voisin suisse les mesures sont moins strictes, ont été le déclencheur pour M.

« Il n’était pas question qu’on se tombe dans les bras, c’était pour passer un moment dans la même pièce, se voir de visu et papoter. On ne s’est pas embrassé, on ne s’est pas collé », déclare M.

Une amende dissuasive

L’aller en France s’est déroulé sans encombre, c’est en voulant repasser en Suisse que les douaniers ont expliqué au fils que passer la frontière pour voir sa mère n’est « pas une raison suffisante » et qu’il écoperait d’une amende de 300 CHF si cela se reproduisait.

Une amende « dissuasive » pour M., qui reconnaît qu’au vu de la situation de pandémie, se voir était un « caprice » et que « la loi c’est pour tout le monde ».

Mais elle ajoute : « Quand les mesures sont excessives, il faut pas s’étonner que la loi soit pas respectée non plus. » Malgré les dilemmes moraux engendrés par la situation, ces quelques heures réunie avec son fils l’ont « ragaillardi ».

« C’est une question de lien filiale. Je suis ravie que ça ce soit fait et lui aussi je pense qu’il était content, maintenant on va patienter », conclue M.

*Cette personne a tenu à conserver son anonymat.